Andrew Harris, quadruple vainqueur de la Coupe Grey, s’est joint à l’animateur Dan Murphy pour l’épisode 35 du podcast « Don’t Change Much ». Il revient sur les difficultés liées à sa santé mentale qui l’ont « presque brisé » et explique comment il a réussi à retrouver la joie, la confiance et un sentiment d’appartenance en dehors du sport qu’il aime toujours autant.
Dan Murphy : Tu as donc grandi à Winnipeg et dans les environs. Pourquoi était-ce si important pour toi de t’éloigner de cet environnement au départ pour passer à l’étape suivante de ta vie et de ta carrière ?
Andrew Harris : Je viens de tourner un documentaire intitulé « Running Back Relentless ». Ça a vraiment été une plongée en profondeur dans tout ce processus, qui m’a permis de comprendre pourquoi j’étais ce qu’on appelle un « connard » et d’où ça venait.
Je n’avais aucun repère. J’étais très désabusé. Je ne faisais confiance à personne. Je me sentais isolé. Quand je suis arrivé au football junior, j’ai enfin trouvé un sentiment de famille, de fraternité, des mentors et des figures paternelles, des gens que je pouvais admirer.
En grandissant, ma mère était mon roc. Mais elle s’est mariée avec mon beau-père quand j’avais quatre ou cinq ans. C’était une relation toxique ; il y avait beaucoup de maltraitance. Ma mère finissait par atteindre un point de rupture, et on déménageait. On déménageait tout le temps, une ou deux fois par an, d’aussi loin que je me souvienne.
Même si j’avais ma mère, je ne pouvais jamais compter sur elle, car elle me laissait toujours tomber et ne me considérait jamais vraiment comme une priorité. Mon exutoire, c’était le sport et les amitiés que je nouais grâce à lui. Mais comme je déménageais tout le temps, je n’ai jamais vraiment réussi à me constituer un groupe d’amis solide avec lequel je pouvais avoir une relation stable.
C’était beaucoup de changements, beaucoup d’allers-retours, et ça me pesait. J’étais tellement en colère et blasé que ça affectait mes relations avec les filles, mes potes et la façon dont je traitais les gens. Dès qu’un petit truc tournait mal, je m’en prenais à eux parce que c’était ce à quoi j’étais habitué. J’étais habitué à cet abandon. J’étais habitué à ne pas pouvoir faire confiance aux gens.
Ça m’a motivé de manière positive sur le terrain. Mais quand on refoule ces choses encore et encore, on ne les gère pas vraiment et on ne les canalise pas dans le bon sens. On finit par atteindre un point de rupture, et ça peut faire peur.
J’ai franchi ce point de rupture juste après ma deuxième Coupe Grey. On a ramené la Coupe Grey à Winnipeg après 29 ans, et j’avais l’impression d’être au sommet du monde. Mais je suis tombé dans une période vraiment sombre : je buvais beaucoup, je faisais la fête sans arrêt, je m’isolais et je me coupais du monde. Et puis la COVID a frappé.
Je n’avais plus mon exutoire, qui était le football. Notre saison a été annulée, et ça a été une véritable spirale descendante qui m’a vraiment pesé et m’a déchiré. Ça m’a mis dans un état où j’avais des pensées suicidaires.
Je venais juste de remporter le titre de MVP et celui de « Meilleur joueur canadien » et j’avais passé une année exceptionnelle. Puis, je me suis retrouvé dans le pire endroit que tu puisses imaginer. En tant qu’athlètes, en tant qu’hommes, on supporte beaucoup de choses, on garde tout pour soi, et on n’a pas vraiment envie de parler de nos sentiments et de nos émotions. On considère ça comme une faiblesse, et c’était exactement mon cas.
Je n’ai jamais voulu montrer que je souffrais ou que je me sentais mal. Quand j’ai atteint ce point de rupture, je ne voulais plus sortir du lit. Je ne voulais pas me réveiller le lendemain. Je ne voulais vraiment voir personne. Je voulais juste boire dans ma cave, m’amuser et faire abstraction de la douleur et de la souffrance que j’endurais depuis mon plus jeune âge.
Finalement, j’ai parlé à un psychologue du sport, j’ai craqué, j’ai pleuré et j’ai tout laissé sortir. Ça a été un soulagement pour moi. On porte tous un masque. Parfois, il faut l’enlever, se montrer vulnérable et laisser les gens entrer dans sa vie.
Écoute l'épisode complet ici.
La douleur de la solitude et de l’isolement
Dan Murphy : Tu as dit que ta mère était ton roc, mais sa relation avec ton beau-père a créé des fissures entre toi et elle, car tu n’avais aucune confiance en lui. À quel moment as-tu compris que l’alcool et les fêtes étaient un exutoire pour masquer ce que tu ressentais ? Ou est-ce que c’était juste ce qui te faisait du bien à cet âge-là ?
Andrew Harris : Au lycée, je traînais avec une bande de voyous. L’un des gars qui était notre meneur est en prison depuis 16 ans. Ça me fait prendre du recul et réaliser que ça aurait très bien pu être moi. On vendait de la drogue, on faisait la fête et on menait une vie sans repères. J’ai toujours été ce type marrant. Ça a toujours fait partie de qui j’étais.
Mais quand ça prend le dessus, ce n’est plus une question de s’amuser. C’est plutôt une façon de se noyer et de se cacher dans l’alcool, d’oublier ses problèmes en partant faire la fête toute la nuit. Ou deux, voire trois nuits d’affilée. C’est là où j’en étais.
Dan Murphy : J’ai regardé le documentaire, et ce que j’en ai surtout retenu, en voyant ton histoire, c’est que tu avais du mal à faire confiance à qui que ce soit.
Andrew Harris : Je me suis senti isolé et seul depuis aussi loin que je me souvienne, jusqu’à ce que j’arrive au lycée. Je me suis retrouvé à m’accrocher à des choses qui n’étaient probablement pas les bonnes, parfois. Mais quand tu trouves ces exutoires qui te font du bien et où tu te sens bienvenu, c’est dur de t’en défaire, même dans les meilleurs moments.
Dan Murphy : Après les matchs, tout seul, tu te retrouvais au plus bas, dans tes moments les plus sombres. T’es-tu un jour rendu compte que tu devais faire un travail sur toi-même pour comprendre pourquoi les choses se passaient comme ça ? À quel moment t’es-tu dit : « Bon, ça ne va pas. Je devrais être au meilleur de moi-même en ce moment, mais je suis au pire, et je dois comprendre pourquoi » ?
Andrew Harris : En fait, je suis plus fier de ce que j’ai accompli en dehors du terrain, avec tout ce qui se passait sur le plan émotionnel et personnel, que de ce que j’ai fait sur le terrain.
Je n’ai jamais vraiment eu le sentiment d’être à ma place. On a tourné un court-métrage intitulé « I Shouldn’t Be Here », et c’est vraiment ce que je ressentais : comme si je n’avais pas ma place là où je suis en ce moment.
Et si tout le monde découvrait que je suis un imposteur, que je ne suis pas assez bon, ou que je n’aurais jamais dû être là au départ ? Ce dialogue intérieur m’a toujours poussé à aller plus loin, et il s’intensifiait encore plus lors des grands matchs.
Dan Murphy : Tu penses que tu as repoussé les gens et refusé d’avoir des relations saines parce que tu avais besoin de ce combat ? Tu avais besoin de cette colère pour devenir le footballeur que tu voulais être.
Andrew Harris : Ouais, j’ai vraiment l’impression de m’épanouir dans le chaos et sous la pression. Maintenant, c’est de prendre conscience de ça et de le comprendre. Avant, je ne l’acceptais pas vraiment ni ne le comprenais, donc je ne savais pas comment gérer ça. Du coup, c’était imprudent et négatif. Mais c’est ça qui est génial quand tu prends conscience et que tu comprends qui tu es, d’où tu viens et pourquoi tu es comme ça. Tu peux canaliser ton chaos de manière positive, grâce à des exutoires positifs et à un renforcement positif, pour réussir quoi que tu fasses.
Le point de rupture
Dan Murphy : Pourquoi penses-tu avoir eu des pensées suicidaires ? Pourquoi penses-tu être arrivé à ce stade de ta vie ? T’as fini par comprendre ça ?
Andrew Harris : J’en suis juste arrivé à un moment où j’en avais marre d’essayer de faire mes preuves. En 2019, j’ai été suspendu pour dopage, alors que je n’avais jamais pris intentionnellement de substances dopantes.
Ça a vraiment été le point de rupture pour moi. J’ai été suspendu et j’ai raté deux matchs. Cette saison-là, j’étais en passe d’atteindre les mille, ce que personne n’avait jamais fait. Mille yards à la réception et mille yards à la course. Et quand ça s’est produit, je crois que j’ai perdu une grande partie de mon intégrité et de tout le travail que j’avais fourni, et ça m’a finalement anéanti parce que j’avais travaillé tellement dur pour en arriver là.
J’ai fait de mon mieux pour prouver que c’était involontaire, mais au final, j’ai échoué, donc j’ai toujours cette petite tache noire sur ma carrière et mon héritage.
Et puis, une fois que tu commences à boire et que tu te retrouves dans cet état-là, tu ne penses plus vraiment de manière logique. Tu ne penses plus vraiment clairement. Tu ne penses plus qu’avec tes émotions, de façon négative et dysfonctionnelle.
J’en avais marre d’être entouré de gens. J’en avais marre d’entendre ce que tout le monde avait à dire, alors j’ai supprimé tous mes comptes sur les réseaux sociaux.
C’était la pire situation possible, parce que tout était juste super, super négatif et super toxique, et ça m’a anéanti. J’avais l’impression que c’était fini pour moi. Je ne voulais plus me réveiller, et je ne voulais plus faire face à tout ça.
Le tournant
Dan Murphy : Quand tu as rencontré une psychologue du sport, tu as dit que tu t’étais beaucoup confié et que tu avais pleuré. C’était plutôt un exutoire pour enfin te confier à quelqu’un ? Comment te sentais-tu ?
Andrew Harris : Ouais, je dirais même pas que je lui parlais, en fait ; je sanglotais, c’est tout. Elle était juste assise là à m’écouter, elle m’a peut-être posé trois ou quatre questions, et j’ai tout déversé. Ça m’a fait un bien fou, franchement.
J’avais notamment honte. J’avais honte d’être avec mon équipe et d’apparaître en public. Elle m’a notamment dit qu’il fallait simplement l’accepter, parce que ça ne disparaîtra pas. « Tu restes toi-même, et tu as accompli beaucoup de choses. » Elle m’a demandé : « Pourquoi tu aimes jouer au foot, et d’où ça vient ? »
J’ai retrouvé cette photo de quand j’étais en CE2, où je lance un ballon de foot avec un grand sourire. C’est là que je trouvais le plus de joie dans la vie : dans le foot et le sport.
En route pour inspirer les autres
Dan Murphy : Danica est donc prête à avoir votre deuxième enfant. On dirait que c’était une relation très saine dès le début. Comment ça t’a aidé à commencer à faire confiance aux autres et à ne pas tout porter sur tes épaules tout seul ?
Andrew Harris : Elle me comprend vraiment et m’accepte tel que je suis. Avec tous mes défauts, mes qualités et mes défauts. Je n’ai pas besoin de cacher ou de dissimuler quoi que ce soit avec elle. Je peux lui dire ce que je ressens et ce que je vis sans aucune honte, aucun regret ni aucun jugement. Au final, c’est ce qu’on attend d’un partenaire : quelqu’un avec qui on peut être complètement honnête et vulnérable.
Notre relation est loin d’être parfaite, mais la compréhension, l’acceptation et la véritable honnêteté l’un envers l’autre sont ce qui compte le plus pour moi. Ça me touche et ça me motive, et c’est pour ça qu’elle fera partie de ma vie pour toujours.
Dan Murphy : Comment va ta santé mentale ces derniers temps ?
Andrew Harris : C’est un processus continu, pas vrai ? Il y a des jours sombres et des jours frustrants. Je travaille dans la vente en ce moment, dans un marché difficile. Et certains jours, je me dis : « Mais qu’est-ce que je fais, au juste ? Je devrais faire autre chose. »
Mais quand je rentre chez moi auprès de ma famille, mon fils tape à la fenêtre dès qu’il me voit, et ça efface d’un coup toute la négativité ou la journée difficile que j’ai passée.
Ma famille, c’est mon exutoire maintenant. Ma santé mentale n’a jamais été aussi bonne. Mais c’est un processus qui dure, et au lieu d’avoir peur, je suis enthousiaste et j’ai hâte de tracer ma route, et au final, d’inspirer et d’influencer d’autres personnes en chemin.
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