Derrière la dureté et la routine du chantier se cache une crise silencieuse : les hommes qui travaillent dans le bâtiment meurent à un rythme alarmant.
Pour beaucoup d’hommes, le chantier, c’est plus qu’un simple boulot. C’est une identité. Ce sont de longues journées, un travail physique intense, la fierté d’avoir mené à bien un chantier et un esprit de camaraderie avec l’équipe. Mais derrière cette dureté et cette routine se cache une réalité inquiétante : les hommes des métiers du bâtiment affichent certains des taux les plus élevés de suicide et de consommation de substances au Canada.
Un rapport récent du coroner de la Colombie-Britannique a révélé que 21 % des décès par overdose concernaient des hommes travaillant dans le bâtiment. Le suicide ajoute une autre dimension à cette hécatombe, laissant chaque année des milliers de familles en deuil de leurs pères, fils, frères et amis.
Dans un épisode marquant du podcast « Don’t Change Much », l’animateur Buzz Bishop s’est entretenu avec quatre personnes qui connaissent cette lutte de près :
- Trevor Botkin, un ancien ouvrier du bâtiment devenu défenseur des travailleurs des métiers manuels.
- Andrew Perez, directeur exécutif par intérim de l’Association canadienne pour la prévention du suicide (ACPS).
- Mitch Orton et Rob Saloman, qui ont chacun perdu un proche travaillant dans le bâtiment à la suite d’un suicide.
Ensemble, ils ont cherché à comprendre pourquoi les hommes du bâtiment sont si exposés à ce risque et ce qu’on peut faire pour se protéger les uns les autres.
« Je voulais juste que tout ça s’arrête. »
Pour Trevor Botkin, les métiers manuels, c’était plus qu’un simple boulot. C’était devenu toute son identité. On le connaissait comme le gars capable de s’attaquer aux travaux les plus difficiles et de tenir le coup sous la pression. Mais derrière cette réputation se cachait un homme qui se noyait. Il raconte : « Le 6 mars 2019, j’en avais marre. Mon plan, c’était de mettre fin à mes jours. Mon but n’était pas de mourir, mais de tout arrêter. »
Le rythme effréné, le stress financier, les stéroïdes et l’alcool ne lui laissaient aucun exutoire. Il avait honte d’admettre à quel point il souffrait et s’était convaincu que ses enfants seraient mieux sans lui.
« Je n’avais aucun exutoire. Aucun moyen de prendre soin de moi. Aucun moyen de dire non. Je ne savais pas comment fixer des limites. » — Trevor Botkin
Heureusement, Trevor a survécu. Cette expérience le motive aujourd’hui à développer un réseau de soutien par les pairs, qui forme des artisans ayant une expérience vécue en matière de santé mentale ou de rétablissement pour qu’ils puissent soutenir leurs pairs. L’idée est simple mais puissante : les hommes travaillant dans les métiers ont plus de chances de faire confiance et de s’ouvrir à quelqu’un qui comprend vraiment leur univers.
Les familles laissées derrière
Pour Mitch Orton, perdre son frère à cause du suicide a été dévastateur, mais pas tout à fait surprenant. Il a vu la pression s’accumuler au fil du temps. Mitch raconte : « Quand t’es un ado et que tu te retrouves au milieu de quadragénaires, c’est intimidant. Puis tu lances ta propre entreprise, et cette pression double, voire triple. »
Mitch a remarqué que son frère essayait de suivre un train de vie qui n’avait pas de sens : des camions et des fringues hors de prix, et la pression de vivre comme les gens pour qui il construisait des maisons à un million de dollars. Ajoute à ça les longues heures de travail, la consommation de substances et l’attente qu’il « se comporte en homme », et la tension est devenue insupportable.
Aujourd’hui, Mitch prend la parole pour que d’autres ne se retrouvent pas dans la même situation.
« Ça craint vraiment que mon frère ne soit plus là, mais je comprends comment la pression s’accumule jusqu’à t’amener là. J’aurais aimé avoir plus d’outils. » — Mitch Orton
Rob Saloman raconte une histoire similaire à propos de son fils, Nick, qui dirigeait une entreprise de pose de plaques de plâtre florissante, mais qui ressentait une responsabilité écrasante envers ses employés et sa famille. En plus du stress financier et des problèmes relationnels, Nick prenait aussi des stéroïdes, ce qui, comme Rob l’a compris plus tard, a contribué à l’instabilité émotionnelle de son fils.
« On ne pense jamais que quelqu’un puisse en arriver là. » — Rob Saloman
Pour Rob, le plus dur, c’est de savoir que son fils avait demandé de l’aide, mais que le système de santé n’a pas fait le lien. Son médecin savait qu’il avait des pensées suicidaires, mais pas son psychologue. Ce manque de communication s’est avéré fatal.

Rob Saloman (au milieu) avec Nick (à l’extrême gauche) et ses trois autres fils.
Pourquoi les métiers manuels sont si vulnérables
Les témoignages de Trevor, Mitch et Rob mettent en évidence un point commun : dans les métiers manuels, ton travail, c’est ta vie. C’est un métier qui engage à fond, un peu comme celui des secouristes. Ton travail devient ton identité, ce qui apporte de la fierté, mais aussi de l’isolement.
Il y a aussi l’aspect culturel. Dans le bâtiment, les hommes évoluent dans un univers de dureté, de plaisanteries et de sarcasmes. Placer des blagues sur le fait que sa vie « part en fumée » ou qu’on « se noie » est courant, mais on ne les prend que rarement au sérieux.
Comme l’explique Trevor : « On se défendrait les uns les autres dans une bagarre de bar sans hésiter une seconde. Mais est-ce qu’on se mobilisera quand un pote de l’équipe est en train de se noyer à l’intérieur ? »
Les signes qui montrent que c’est plus que du stress
Tout le monde ressent de la pression au boulot, mais à partir de quand le stress devient-il quelque chose de plus grave ? Voici quelques signes avant-coureurs que les hommes ont remarqués :
- Vivre au-dessus de ses moyens : Mitch a remarqué que son frère essayait de rivaliser avec des gens « deux ou trois tranches d’imposition au-dessus » de lui : le 4×4 surélevé, les fringues hors de prix et un style de vie qui ne tenait pas la route.
- Consommation de substances : Mitch et Rob ont tous les deux expliqué comment l’alcool, la drogue et les stéroïdes peuvent d’abord servir à tenir le coup, mais peuvent vite devenir incontrôlables.
- Problèmes relationnels : Rob a expliqué que la relation en dents de scie de son fils ajoutait un stress énorme aux pressions professionnelles.
- Changements de comportement : Trevor a décrit le sentiment de « se noyer » sans pouvoir s’en sortir, même s’il continuait à faire bonne figure au boulot.
- Remarques en passant : comme l’a fait remarquer Trevor, c’est courant de plaisanter sur un chantier en disant « ma vie part en fumée ». Le risque, c’est que personne ne prenne le temps de demander si cette blague cache quelque chose de sérieux.

Comment soutenir un pote qui traverse une période difficile
Parler de ses sentiments n’est pas une faiblesse. En fait, les hommes qui ont participé à cette conversation ont affirmé le contraire : la vraie force, c’est d’être là les uns pour les autres.
- Prends des nouvelles après la blague. Trevor a suggéré que si un pote rigole en disant que sa vie part en vrille, la meilleure réponse, c’est : « Si un jour ça cesse d’être drôle, je veux le savoir. »
- Sois un havre de sécurité. Les ouvriers ont souvent envie de parler, mais ils ont besoin de savoir qu’ils seront écoutés sans être jugés.
- Partage tes propres difficultés. L’idée derrière The FORGE, c’est que quand les hommes se reconnaissent dans l’histoire d’une autre personne, ça ouvre la porte au partage.
- Encourage-les à demander de l’aide professionnelle. Andrew a insisté sur la nécessité de mettre en place des systèmes plus larges, tandis que Trevor a souligné l’importance des programmes de soutien par les pairs comme Musterpoint. Ensemble, leur message était clair : le soutien doit aller au-delà du « débrouille-toi tout seul ».
- Reste en contact. Mitch et Trevor ont rappelé aux auditeurs que les équipes se soutiennent mutuellement dans un combat, mais que le défi consiste à étendre cette même loyauté à la santé mentale. Un petit SMS, un coup de fil ou un café peuvent faire toute la différence.
Un appel à l’action nationale
Du point de vue du plaidoyer, Andrew Perez a souligné qu’il ne s’agit pas seulement d’individus, mais de systèmes.
« Le Canada perd 4 500 personnes par an à cause du suicide — soit 12 personnes par jour. » — Andrew Perez
Contrairement à la plupart des pays du G7, le Canada ne dispose toujours pas d’une stratégie nationale de prévention du suicide entièrement financée. Le CASP réclame une telle stratégie depuis les années 1990, en faisant valoir que des solutions menées par les communautés et axées sur l’équité sont nécessaires pour des groupes spécifiques, notamment les ouvriers qualifiés, les Autochtones et les jeunes hommes.
Des pays comme l’Écosse et la Finlande ont vu leurs taux de suicide chuter de manière spectaculaire après avoir investi dans des stratégies nationales. Le Canada peut faire pareil, mais seulement s’il y a une volonté politique.
Aller de l’avant
Les pertes dont parlent Mitch et Rob sont des rappels déchirants de ce qui est en jeu. Mais leur volonté de s’exprimer — tout comme l’histoire de survie de Trevor et le combat d’Andrew — montre aussi que le changement est possible.
Tout commence par des discussions. Ça se développe grâce au soutien entre pairs et à des espaces sûrs. Et ça devient réalité quand on redéfinit la force : non pas comme le fait de porter le fardeau tout seul, mais comme le fait de se soutenir les uns les autres.
Derrière chaque casque de chantier se cache une histoire, et personne ne devrait avoir à en écrire la fin tout seul.
Si tu as besoin d’aide
Si toi ou quelqu’un que tu connais traverse une période difficile, tu n’es pas seul. Au Canada, appelle ou envoie un SMS au 988 pour obtenir une aide immédiate de la ligne d’écoute en cas de crise suicidaire. Pour les travailleurs du bâtiment, un soutien par les pairs sera bientôt disponible via Musterpoint et d’autres associations locales.
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