Pourquoi la nature nous procure-t-elle un sentiment de bien-être ? Les enseignements des peuples autochtones et de leurs cultures apportent une réponse et nous invitent à réfléchir à notre rapport à la nature. Dans les cultures autochtones, l’environnement naturel relie tous les aspects de la vie, de l’identité aux croyances et traditions, en passant par le pouvoir de guérison.
Dans l’épisode 7 du podcast « Don’t Change Much », l’animateur Dan Murphy reçoit Henry Morgan, de la nation Gitxsan, et Frank Cohn, codirecteur de la DUDES Club Society, une association dédiée au bien-être des hommes autochtones. Henry Morgan explique la pratique de la guérison par le contact avec la terre, sa propre relation à la nature et en quoi aider les autres à renouer avec la nature ou à en faire l’expérience peut contribuer à guérir les traumatismes et à renforcer l’identité culturelle au sein des communautés des Premières Nations.
Henry Morgan, quand ton parcours dans la guérison par la terre a-t-il commencé ? Et pourquoi t’es-tu lancé dans cette aventure ?
J’ai découvert la guérison par la terre quand j’étais enfant. C’étaient des choses qu’on devait faire autour de notre maison, dans notre communauté et au sein de notre famille pour survivre, pour travailler ensemble. Mes tantes et mes oncles m’ont montré ça en se réunissant pour faire ces activités. Quand venait le moment de la pêche au saumon, mes tantes se rassemblaient toutes, tandis que tous les hommes étaient dehors à pêcher.
Et pour moi et mon frère, une partie de cette initiation à la pêche consistait à participer aux activités dans le fumoir. On nous a appris plein de façons différentes de conserver le saumon : du fumage à la mise en conserve, en passant par le séchage partiel ou complet. Et comment garder notre environnement propre, peu importe où on se trouve : à notre lieu de pêche, dans notre fumoir. Au fil de ma vie là-bas, en grandissant, je me suis éloigné de ma communauté.
J’ai renoué avec elle il y a plus de 10 ou 12 ans, en travaillant avec des gens en milieu urbain, en voyant les problèmes de dépendance, l’itinérance et en étant simplement témoin de tout ce qui se passait. Je viens d’un milieu rural où je ne savais même pas que la dépendance et l’itinérance existaient.
Il y en a pas mal d’autres qui étaient très actifs dans les communautés ou en milieu urbain, organisant des huttes de sudation, essayant de venir en aide à ceux qui luttaient contre la dépendance et le sans-abrisme. Et j’ai fait partie de ce mouvement pendant les 25 années que j’ai passées en centre-ville, en essayant de comprendre non seulement pourquoi les Premières Nations venaient en ville, mais aussi de cerner les organisations autochtones qui se mobilisaient pour essayer de les soutenir afin d’améliorer leur santé mentale, émotionnelle, spirituelle et physique.
J’ai dû comprendre ma place et mes enseignements, et trouver un équilibre entre le monde occidental et le monde autochtone, entre les pratiques du modèle médical et celles du modèle de guérison lié à la terre, tout en reconnaissant l’importance de combiner les deux pour aider quelqu’un.
Mon partenaire appelle ça la « thérapie conjonctive », où on utilise deux points de vue (la vision à deux yeux). Et au sein de la DUDES Club Society, ce sont ces deux modèles que j’ai observés. Ça a apporté de la clarté, et ça a aussi permis de faire du modèle occidental un outil à utiliser quand on travaille avec notre communauté. C’est dans ces espaces que j’ai commencé à me renforcer, à consolider les enseignements que je portais et à comprendre comment je pouvais m’en servir pour aider quelqu’un d’autre.
Frank Cohn, c’est quoi la DUDES Club Society ?
La DUDES Club Society est une fraternité dédiée au bien-être des hommes, lancée en 2010 par des hommes de la communauté pour les hommes de la communauté… On est là en tant que soutiens et accompagnateurs, pour fournir des outils, du coaching et du mentorat.
On sait, grâce aux études et à notre expérience auprès de milliers d’hommes depuis un peu plus de dix ans, que si un homme est entouré d’autres hommes avec qui il se sent à l’aise et en sécurité, il commence à s’ouvrir et à se confier. Et il commence à demander de l’aide.
L’association DUDES Club propose un modèle très libre, sans recettes toutes faites, axé sur le bien-être des hommes. On part du principe que s’il y a bien une chose qu’on peut et qu’on doit faire pour les hommes, c’est réduire leur isolement, car on sait que, surtout quand les hommes atteignent la quarantaine, 50 et 60 ans, l’isolement devient très dangereux pour la santé.
Henry, quels sont les bienfaits de sortir dans la nature, et quels effets positifs ça peut avoir sur l’esprit ?
Notre environnement a un impact sur notre bien-être mental et émotionnel. Donc, si on arrive à s’évader, ça change vraiment la donne.
Je viens de croiser un monsieur qui avait participé à notre dernière retraite il y a environ trois ans. On était allés au bord du lac, et rien que le fait qu’il soit venu et qu’il ait rencontré d’autres hommes, il est sobre depuis. Et il m’a dit qu’il était très reconnaissant d’avoir eu l’occasion de s’évader, de retrouver la nature, de renouer avec elle, de renouer avec d’autres hommes, et de savoir qu’il y avait d’autres personnes qui travaillaient dur pour aider les hommes.
Et il y a tellement d’histoires comme ça : le simple fait de se rassembler et de ne faire qu’un avec la nature a permis à des gens de changer de vie. Ils ont arrêté de boire ; ils ont laissé la colère derrière eux ; ça les a tout simplement transformés.
Je pense que ça passe en grande partie par le fait de trouver sa voix, et c’est aussi ce qui fait la beauté de l’association DUDES Club : c’est de trouver sa voix, et la culture offre cette voie.
Donc, trouver notre voix, c’est l’un des éléments clés, tout comme trouver de la force, faire confiance aux autres et ne pas agir en pensant « si je fais ça, je vais recevoir ça en retour », mais plutôt être simplement là pour quelqu’un et le soutenir.
Frank, peut-on établir des parallèles avec ceux qui ne sont pas autochtones et qui ne disposent pas de ces traditions pour les aider ?
Ce dont on parle, ce ne sont pas seulement des problèmes qui touchent les hommes issus des communautés autochtones, mais qui nous concernent tous en tant qu’hommes. Je pense qu’on a tous, en tant qu’hommes, du mal à nous reconnecter à la terre et aux pratiques traditionnelles.
En plus, en tant qu’hommes, on a du mal à aller chercher du soutien, à nouer des amitiés — surtout plus tard dans la vie — et à demander de l’aide. Une partie de ce processus de perte de la force culturelle et du lien à la terre, c’est cette idée de ce que tu es censé être en tant qu’homme, et de ce que ça veut dire d’être un homme qui a réussi.
Et comme on le sait, tout ça finit souvent par engendrer différentes formes de masculinité toxique, ou problématique, des façons d’être un homme qui ne t’aident pas vraiment à te sentir mieux. Et qui n’aident peut-être pas non plus ta famille et tes amis à se sentir mieux. On a tous beaucoup de chemin à faire en matière de guérison et de travail sur soi.
Frank, est-ce difficile d’entamer ce processus de guérison en milieu urbain ?
C’est très difficile. Et c’est l’une des choses dont on prend vraiment conscience dans notre travail : la déconnexion, la déconnexion de la terre et la déconnexion de la culture.
Il faut garder à l’esprit que le système des pensionnats indiens a fonctionné jusqu’en 1996, qui se trouve être l’année où j’ai obtenu mon bac. Et comme Henry, je ne savais rien non plus de ces établissements quand j’ai grandi ici.
La rupture avec la culture, la terre et la langue est énorme. Et cette rupture s’accompagne d’autres ruptures : avec la famille, avec la communauté, avec soi-même, et avec sa propre santé et son bien-être. Quand tu es coupé de ces piliers et fondements essentiels de la vie, tu commences parfois aussi à te désintéresser de ta santé ou à ne plus en prendre soin.
Henry, pour ceux qui sont confrontés à un traumatisme ou qui cherchent à guérir et qui sont peut-être prêts à faire ce premier pas, où peuvent-ils aller pour trouver de l’aide et renouer le lien ?
Il existe de nombreuses ressources en milieu urbain. Ça peut être au sein des associations autochtones, dans les cliniques ou à la DUDES Club Society.
Il y a 55 nations dans le nord, et parmi ces 55 nations, je crois que la première année, environ 35 avaient activement mis en place un groupe d’hommes qui œuvrait pour soutenir d’autres hommes.
Mais il y a aussi les villes situées entre ces nations, comme Prince George, Terrace, Prince Rupert, Vancouver, des zones urbaines ; elles ont aussi des associations DUDES Club. Ça crée donc un lien avec les communautés.
Du coup, beaucoup de membres des Premières Nations qui vivaient en milieu urbain venaient de ces petites communautés. Dès qu’ils ont réalisé qu’il y avait une association DUDES Club ou un groupe d’hommes dans la communauté — la communauté des Premières Nations —, ça a déclenché une réflexion : « Je pourrais rentrer chez moi, partager mon expérience et être présent dans ma communauté, en continuant à faire le travail que je fais là où je suis en ce moment. » Je pense que toutes les organisations autochtones y travaillent, tout comme les communautés urbaines. Elles font tout leur possible pour créer un espace dédié aux hommes.
As-tu tiré profit de ton lien avec la nature ? Partage ton expérience avec nous dans les commentaires ci-dessous.
À propos d’Henry Morgan :
Henry Morgan est membre de la nation Gitxsan, intervenant en soutien culturel aux victimes de traumatismes au sein de l’Indian Residential School Survivors Society (IRSSS), et praticien en thérapie spécialisée dans les traumatismes complexes et les addictions chez les Autochtones, titulaire d’un diplôme en travail social. Il est cofondateur de Whispering Pine, un service de conseil dédié au soutien communautaire visant à réduire le suicide, la pauvreté et les addictions grâce à des approches de guérison ancrées dans la terre.
À propos de Frank Cohn :
Frank Cohn a plus de 20 ans d’expérience dans la gestion et l’évaluation de programmes de développement communautaire, d’impact social et d’éducation dans 22 pays ; il a notamment mené des actions de renforcement des capacités de leadership auprès de plus de 10 000 personnes dans plus de 100 villages ruraux et quartiers urbains. Frank est également directeur exécutif de l’Association de Vancouver pour les survivants de la torture.
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