À première vue, le dernier documentaire de Netflix, « Louis Theroux : Inside the Manosphere », ressemble à une plongée dans les recoins marginaux des réseaux sociaux. Des hommes musclés déversent des conseils aux jeunes hommes sur les femmes et la richesse — une misogynie à peine voilée, enrobée de Lamborghini et d’appartements chic pour « prouver » que ces méthodes marchent.
Ce serait marginal si ça restait cantonné dans les recoins cachés d’Internet. Mais Samuel Tanner, prof de criminologie à l’Université de Montréal, prévient que ça s’est déjà glissé dans les chambres des jeunes Canadiens. Le point d’entrée vers ce contenu, ce ne sont pas les influenceurs bruyants et spectaculaires que Theroux met en avant. C’est quelque chose de bien plus subtil et facile à manquer : le contenu « sigma male ».
Tanner (en collaboration avec François Gillardin, doctorant) a analysé près de 1 000 vidéos TikTok de discours diffusant des idées préjudiciables sur les femmes. Ce contenu s’adresse principalement aux hommes et promeut une vision de la masculinité où les hommes ont le contrôle sur les femmes.
Tanner explique que le « mâle sigma » n’est pas vraiment un type de personnalité. C’est plutôt une idée dont on parle et qu’on partage en ligne. Il ajoute que c’est « diffamatoire envers les femmes et la communauté LGBTQ+, et que ça promeut une “masculinité hégémonique” qui signale la domination des hommes sur les femmes ». Ça se propage via les algorithmes et la culture des mèmes — ça se partage, se remixent et évolue au fur et à mesure.
Tanner explique que les jeunes garçons « s’approprient ce genre de discours », c’est-à-dire qu’ils reprennent le contenu, le modifient légèrement, mais utilisent les mêmes hashtags, le même format et la même musique.
À quoi ressemble le contenu « sigma male » ?
Tanner s’est intéressé à ce sujet à la suite d’une expérience personnelle. Lui et Gillardin ont remarqué un schéma récurrent dans les vidéos qui apparaissaient sur leurs fils d’actualité TikTok et Instagram : des vidéos exprimant à des degrés divers des attitudes préjudiciables envers les femmes, allant du désintérêt et du rejet à la haine et à l’humiliation.
« Quand je parle d’humiliation, c’étaient en fait des vidéos un peu loufoques. Tu vois trois jeunes filles assises sur un banc, puis un mec arrive avec une rose et en offre une à l’une d’entre elles. La fille réagit : “Oh, waouh.” Et puis tu vois le gars s’agenouiller, lacer sa chaussure, puis il reprend la rose et s’en va. Et ces vidéos montraient toujours cette image de Patrick Bateman, dans American Psycho, en train de rire, d’acquiescer… comme pour dire : c’est comme ça qu’il faut se comporter avec les femmes. »
Le piège de l’humour (et du mème)
Tanner explique que le vrai problème, c’est la façon dont ces vidéos se terminent. Généralement par de l’humour et un clin d’œil à la culture des mèmes populaires. Cet humour rend le contenu plus facile à partager, sans que les gens ne prennent le temps de réfléchir au mal qu’il peut causer.
« L’humour, c’est une monnaie homosociale », explique Tanner, ce qui veut dire que c’est un élément clé de la façon dont les jeunes hommes tissent des liens. Il ajoute que ça permet de partager des idées néfastes sans trop de résistance et qu’avec le temps, ça abaisse le seuil de ce qui est considéré comme acceptable quand on parle négativement des femmes et d’autres communautés.
Un autre problème avec les contenus « sigma male », c’est qu’ils ne sont pas tous nuisibles — ou du moins pas au départ. Tanner explique que certains contenus regroupés sous le terme « Sigma » portent sur le développement personnel. Il partage les réactions typiques des jeunes garçons qui ont participé à ses recherches.
« Plus ils regardaient ces vidéos, plus ils finissaient par s’y identifier à un moment donné. Ils se disaient : “Si on regarde les hommes blancs dans la société d’aujourd’hui, on dirait qu’on est la cause de tous les maux de la société, après le mouvement #MeToo, la politique EDI, toutes ces choses qu’ils appellent le ‘progressisme’, la ‘modernité’ ou la ‘culture woke’. Et ils se disaient : “Au moins, chez Sigma, on peut se concentrer sur nous-mêmes. C’est un message qui nous aide à devenir la meilleure version de nous-mêmes, en allant à la salle de sport, en prenant soin de notre corps, de notre alimentation, de notre discipline, et qui nous dit qu’on ne devrait pas passer trop de temps avec les filles parce que c’est un obstacle.”
Ce genre de contenu « d’auto-assistance » se transforme vite en messages qui disent aux garçons de prendre leurs distances avec les filles ou de ne pas tenir compte de leurs expériences. Ces idées peuvent avoir un gros impact sur les ados qui sont encore en train d’apprendre à comprendre à quoi ressemblent des relations saines.
Tanner met en garde contre le fait que ça peut donner l’impression que c’est normal de prendre ses distances avec certains groupes.
« Et on sait d’après l’histoire que quand les gens en sont arrivés là, ça n’a rien apporté de bon à l’humanité. »
Alors, après avoir regardé près de 200 vidéos sur les « sigma males » et interviewé 15 jeunes garçons, qu’est-ce que Tanner a pensé du documentaire Netflix ? Il a des réactions mitigées.
Ce que le documentaire Netflix a bien saisi, et ce qu’il a raté
Tanner estime que le présentateur et producteur exécutif, Louis Theroux, a plutôt bien réussi à remettre en question les influenceurs et leurs discours controversés (parfois contradictoires). Mais il a deux critiques principales : premièrement, le documentaire n’a pas montré les conséquences sur les femmes ; et deuxièmement, il s’est concentré sur les voix les plus spectaculaires, dramatiques et bruyantes de la « manosphère », ce qui n’a pas permis de saisir l’ampleur du problème.
Tanner explique que le contenu «sigma male » sert de « porte d’entrée » vers des idéologies plus néfastes, car c’est un point d’accès aux recoins sombres de la « manosphère ».
« C’est là qu’il faut être vigilant et prendre toutes les précautions nécessaires pour les jeunes garçons qui s’intéressent à ce contenu sur les “hommes sigma”, pour qu’ils ne tombent pas dans des idées plus radicales, car ça évolue très vite. »
Ce que les parents peuvent faire
Mais pourquoi les garçons recherchent-ils ce genre de contenu ? Pour Tanner, la réponse réside dans un combat plus profond. Il explique que beaucoup de jeunes garçons ressentent un vide existentiel et sont en proie à une perception fragmentée de leur propre masculinité.
« Les jeunes garçons d’aujourd’hui ont du mal à comprendre ce que ça veut dire d’être masculin, comment se comporter avec les filles, ce qu’ils pensent de leur propre identité. Et le discours masculiniste a pris une telle ampleur que quand ils cherchent des réponses sur les outils qu’ils utilisent, c’est ce contenu “sigma” qu’ils trouvent. »
Tanner a un conseil simple pour les familles canadiennes : parlez-en.
« Pourquoi ne pas regarder le documentaire Netflix avec ton fils de 14 ans et lui demander : “Qu’est-ce que tu en penses ? Ces gars ont de belles voitures, ils semblent sortir avec de jolies filles… mais est-ce que ça te plaît ? » Il faut suivre le mouvement. Et au moins créer un lien pour que les enfants sachent qu’ils peuvent parler de ces choses avec leurs parents. Quelles que soient les ressources, lance-toi. »
Pour les parents qui ne se sentent pas à la hauteur pour avoir cette conversation, Tanner a un message rassurant : « Ce n’est pas une question de connaissances, mais de bon sens. »
« Je pense qu’on doit cette conversation à nos enfants. »
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